Teenagers are so bad.
(Ludwig)
J’ouvris les yeux. J’étais allongé sur mon lit, et ma porte était ouverte. J’avais dû m’endormir en écoutant un peu de musique classique, chose que je faisais rarement, car ma mère et mon frère détestaient ça, et je respectais leurs goûts, quitte à ce que ce soit au détriment des miens. Eux écoutaient ce qui leur plaisait, fort, à toute heure de la journée, et dans toute la maison.
J’avais seize ans, et nous vivions en Allemagne. A la maison, tout le monde parlait allemand, sauf Wilfried et moi, qui faisions des efforts pour parler français, pour faire plaisir à mon père. Mon frère et moi admirions beaucoup notre père, et ce depuis toujours.
J’avais seize ans, j’étais allongé, et je me vis passer devant la porte. Ou plutôt, je me vis physiquement passer. En réalité, c’était Wilfried, mon frère jumeau, qui se tenait dans l’encadrure de ma porte. Deux choses me mirent immédiatement sur mes gardes: d’une part, il portait une chemise et un pantalon à moi, et, en second lieu, il avait mit des lentilles, de façons à avoir exactement la même couleur d’yeux que moi.
« -Pourquoi tu t’es encore fait passer pour moi?
Je demandais ça pour la forme. Wilfried n’avait jamais rien fait de méchant quand il était moi, mais je m’étais toujours méfié de lui, et je n’appréciais pas qu’il usurpe mon identité. Moi-même, je ne le faisais jamais. Je constatais que mes lunettes n’étaient plus sur ma table de nuit, puisqu’elles se trouvaient précisément sur son visage.
-Je suis allé voir Emi.
Une pointe d’ironie non dissimulée dans sa voix. L’enfoiré.
Emi, c’était censé être ma petite amie depuis un peu plus d‘un an.
Je me levais rapidement et l’attrapais par le col de ma chemise. Je lui arrachais mes lunettes, et il ne broncha pas. Je finis par le plaquer contre le mur brutalement. Il ne se débattait même pas. De toutes façons, malgré nos silhouettes similaires, j’avais en muscles ce qu’il avait en graisse. Nous n’étions cependant pas bien épais.
-Qu’est-ce que tu as fait?
-Rien.
-Quoi rien? Pourquoi t’as fait ça, bordel, pourquoi tu fous toujours la merde dès que tu peux? T’es jaloux, c’est ça? Ta vie est tellement merdique que tu ne trouves rien de mieux que de me voler la mienne?
-Tu délires.
-Tu lui as fait quoi ?
-Rien je te dis. Je te le laisse, ton Emi.
Je ne supportais pas qu’il soit là, le regard, -mon regard-, insolemment planté dans le mien. J’abhorrais ses sous-entendus. Je détestais sa façon d’être, sa façon de se comporter. Je m’apprêtais à le frapper, mais il reprit la parole:
-Je lui ai donné rendez vous et « elle » n’est pas venue. C’est tout. Je voulais juste la voir, ta putain de copine, puisque tu refusais de me la présenter. A croire que tu voulais la cacher. J’ai fini par me demander si ce n’était pas un connard de mec comme toi, au final, vu comme tu la cachais. J’ai bien fait d’appeler hein, putain, j’ai bien fait.
Un connard de mec. Comme moi. Je lui décochais un coup poing dans le bas du visage. Il tourna la tête, je manquais sa lèvre. Le bas de sa joue rougit immédiatement au niveau de l‘os. Il secoua son visage, et poursuivit:
-Ça fait un moment que je sais que tu as un problème. En fait tu aimes vraiment les mecs. T‘es grave, mais putain on a toujours su que t’étais pas normal.
Second coup de poing. Cette fois ci, du sang s’écoula du coin de sa lèvre inférieure. Il tenta de l’essuyer, mais je le secouais pour qu’il reste contre le mur, le tenant toujours par le col. J’étais dans un état de colère que je m’efforçais de contrôler.
-Qu’est-ce que tu as fait, exactement?
-J’ai pris ton portable, et j’ai recopié le numéro qui était planqué à « Emi ». J’ai décroché en disant « Hallo Emi». Et j’ai eu la bonne surprise d’entendre un sale pédé répondre qu’il voulait que je, ou plutôt que tu arrêtes de l’appeler Emi et que même si son prénom ne te plaisait pas, tu pouvais faire un effort ou bien lui trouver un surnom masculin. J’ai pris un ton étonné, et je lui ai demandé « Ton prénom ? ». Il m’a demandé en rigolant comme un con si j’avais réussi à oublier complètement qu’il s’appelait Emilian.
(« Hast du vergessen dass, meine Name Emilian ist? » ) .Emilian. Tu te rends compte de ce nom de merde? Putain de pédé de merde. La pire chose qui pouvait arriver, c’est que mon frère soit gay.
Je bouillais intérieurement; et mes joues s’empourprèrent de façon automatique. J’étais partagé entre la colère, l’envie de vomir qui me prenait à cause de sa trahison, à cause de ses mots, et les larmes qui affluaient derrière mes yeux luisants de tristesse.
Cela faisait plus d‘un an que j‘aimais Emilian, cela faisait plus d’un an que j’espérais pouvoir un jour parler de lui à mon frère. Peine perdue, apparemment.
-Je ne suis pas un sale pédé Wilfried.
-Ravi d’apprendre que ta copine porte un prénom de garçon et qu’elle rigole comme une tapette.
-C’est pas de sa faute, si c’est un garçon. »
Il éclata de rire, ce qui eut pour effet de décupler ma douleur. Je le jetais à terre. Je répugnais à le frapper. On ne frappe pas quelqu’un qui est déjà en position de faiblesse. Qui plus est lorsque le lien qui vous unit, malgré la haine, malgré la rancœur, reste si tenace.
Je lui décochais tout de même un coup de pied dans le ventre, et je le regardais se plier en deux de douleur.
« -Ne t’inquiète pas, je ne risque pas de regarder les gens comme toi Wilfried.
-Putain de pédé. »
Je rentrais dans ma chambre, et jetais quelques vêtements dans mon sac de cours. Je prenais soin d’emporter mon argent, mes affaires les plus chères sentimentalement parlant, car je ne doutais pas que Wilfried saccagerait ma chambre durant mon absence. Je laissais un post-it sur le réfrigérateur à l’adresse de mes parents et entendit la porte de la chambre de mon frère claquer.
Ensuite, je claquais à mon tour la porte de l’appartement, et me dirigeais à pied vers la maison d’Emilian. Ses parents m’accueillirent gentiment, car ils me connaissait depuis un bon moment et qu‘il aimait bien. Je les aimais comme ma propre famille, en retour. Ils acceptèrent de m’héberger quelques jours après que je leur eut raconté la scène. Je retrouvais la chaleur d’un foyer et celle des bras du garçon que j’aimais le plus dans ma vie.
Ici, j’étais au calme. Et je ne demandais que ça.
Je revins chez moi cinq jours plus tard. Ma mère me serra dans ses bras, ce qui voulait dire qu’elle se moquait éperdument de ce que ma copine en soit réellement une ou pas. Quant à mon père, il me donna simplement une tape dans le dos, signe d’indifférence pour lui aussi. Wilfried passa près de moi et cracha à mes pied, sur le sol du couloir. Mes parents ne le reprirent pas. Ma mère le pria simplement de se calmer.
Je rentrais dans ma chambre en pleurant. Effectivement, Wilfried avais massacré beaucoup de mes affaires. Quasiment toutes, en fait. Mes CDs étaient pour la plupart rayés avec la clé du placard, toujours au milieu du bordel ambiant. Mes oreillers et mon matelas avaient été déchirés au couteau, et mon canif était toujours posé, ouvert, sur l’un des tissus éventré. Les rideaux étaient aussi déchirés de haut en bas, et je constatais la disparition de mes sous-vêtements. Wilfried les avait remplacé par un soutien-gorge qui devait appartenir à ma mère.
Sur le mur, « pédé » trônait en grosses lettres noires, dont les bases au crayon à papier avaient été repassées plusieurs fois au marqueur, comme pour marquer de façon indélébile un fait qui l’était lui aussi.